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18/12/2012

La mort du cinéma : une fatalité ?

Aujourd'hui pas de critique de film. Pour changer je me permets de retranscrire un article polémique du Times par Will Self qui donne à réfléchir sur ce qu'est devenu le cinéma :

 

A lire en écoutant ça : http://www.youtube.com/watch?v=H2-1u8xvk54

 

Cet article tourne dans ma tête depuis très longtemps. Qu'est devenu le cinéma ? Avons nous créé un monstre ??

 

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Rassurez-vous, je ne vais pas donner dans le biopic gnangnan, mais je vais tout de même devoir vous raconter des choses sur moi. Vers la fin du printemps 2007, je me suis retrouvé attablé avec des figures des lettres britanniques dans un restaurant de Toulouse. A côté de moi était assis le romancier Jonathan Coe. Nous avions tous deux participé au Marathon des mots, une sorte de bête curieuse, un festival français de littérature. La conversation portait sur tout et rien, et, à un moment, elle a bifurqué sur le cinéma. J’ai alors formulé une idée qui me tracassait depuis quelque temps. “Le cinéma est mort, ai-je déclaré. Je ne veux pas dire par là qu’on ne fait pas de films ou que personne n’en regarde, juste que le cinéma n’est plus le mode narratif dominant, que son hégémonie de près d’un siècle sur l’imagination de la majeure partie de la population mondiale a pris fin.”

 

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En fait, je ne crois pas m’être exprimé avec autant d’aisance, mais j’espère que vous me pardonnerez si certaines conventions cinématographiques se glissent dans mes propos. Je ne crois pas non plus que Jonathan ait répondu avec l’éloquence spontanée que je lui prête ici – après tout, il réglait son sort à un steak en même temps qu’il parlait –, mais voilà la teneur de ses propos : “Je vois ce que tu veux dire. L’année dernière, j’ai été juré au Festival d’Edimbourg et, sur les dix films en lice dans la catégorie long-métrage britannique, aucun, je dis bien aucun, n’est sorti en salles.” Cela a fait son chemin dans ma tête et, bien que je n’aie pas réagi immédiatement, l’idée d’une enquête m’est venue à l’esprit : en effet, si le cinéma était mort, il y avait forcément un assassin.

A l’automne suivant, je suis allé à Los Angeles dans le cadre d’une tournée de promotion pour l’un de mes livres et j’ai dîné avec mon agente de longue date, Stevie Rosenbloom, au cœur ­vertigineux de Downtown, dans la salle au décor inspiré de Mondrian du Café Pinot, à côté de cette fantaisie architecturale de style mission espagnole qu’est la bibliothèque publique de Los Angeles. J’ai trouvé que le décor faisait suffisamment “film noir” pour faire part à Stevie de mon soupçon que quelque chose – ou quelqu’un – avait tué le cinéma. Je m’attendais à ce qu’elle réplique, vu qu’elle est née à Los Angeles et qu’elle a travaillé toute sa vie dans l’industrie cinématographique. Elle a gardé le silence un moment, puis m’a dit :“T’as raison.” “Tu sais, j’espère un peu que le cinéma finira comme le théâtre, un mode d’expression secondaire, certes, mais vénéré, qui donne des œuvres originales, mais à présent… je sais plus trop quoi penser.”

J’ai enfoncé le clou : “La question est la suivante, Stevie : si le cinéma est mort, qui l’a tué ?”

Elle a soupiré : “C’est peut-être [le célèbre agent] Mike Ovitz et ses clients à l’ego boursouflé, ou bien les effets spéciaux qui les ont pulvérisés à coups de pistolet laser. Mais c’est peut-être aussi quelque chose de beaucoup moins spectaculaire : la pression vers le bas qu’exerce en permanence le marketing sur l’âme du cinéma, en vendant de plus en plus de merde à des mômes de plus en plus jeunes.” La part du lion de la MGM Nous avions cette conversation déprimante à un moment crucial de l’histoire de Hollywood : les scénaristes étaient sur le point de se mettre en grève, le casus belli étant la part des recettes issues de la diffusion sur les nouveaux supports que les studios proposaient de leur reverser. Mais, comme Stevie l’a aussitôt fait observer, “les généraux des deux camps se livrent une guerre dépassée, la bagarre remonte aux années 1980, au moment où les scénaristes ont perdu la bataille du pourcentage sur la location de vidéos. Personne ne sait vraiment quel est l’enjeu aujourd’hui, si tant est qu’il y en ait un. Ils se disputent sur le montant du pourcentage sur la diffusion Internet de [la série télé] Dharma et Greg.”

Il ne nous avait pas échappé non plus à tous deux qu’en 2007 la vente de jeux vidéo avait dépassé les recettes du cinéma. Certes, dans les années qui ont suivi, les multiplexes ont battu tous les records d’entrées, mais seulement grâce à une poignée de films “à grand spectacle” – les Avatar et leurs avatars – qui avaient incité les ados à poser leurs gros culs sur des fauteuils de cinéma avant de retourner chez eux à leur Xbox. Mais par cette soirée venteuse de novembre 2007, Stevie n’avait qu’une seule chose à me dire : “Si on a tué le cinéma, qu’est-ce que tu comptes faire, Will ?” Je dois admettre que je n’étais pas le meilleur détective pour ce boulot : d’une certaine façon, j’étais un suspect. En effet, vu le nombre de fois où l’on a annoncé la mort du roman et imputé le crime au cinéma, un auteur de livres (comme on nous appelle aux States) aurait indubitablement un mobile : pas seulement la vengeance, mais aussi la jalousie. Le cinéma a eu la part du lion de la MGM du glamour, de l’argent, du sexe et de la célébrité qu’offre l’usine à rêves. On voit régulièrement des romanciers aspirés par les sables mouvants de l’industrie cinématographique : ils vont à des réunions, font le “pitch”, rêvent d’adaptation de leur œuvre flottant dans l’air parmi les grains de poussière dorée. Ces pauvres nigauds ne connaissent pas le sage conseil donné par Martin Amis aux auteurs de livres : “Ne croyez pas qu’on a adapté une de vos œuvres tant que vous n’avez pas loué la vidéo.”

J’avais eu ma part de faux espoirs. Stevie avait réservé les droits d’adaptation d’un de mes livres pendant plus de dix ans. Un producteur célèbre avait été sollicité, un bon scénario avait été écrit, des acteurs s’étaient embarqués dans l’aventure, il y avait même eu un article dans Variety disant que le tournage était sur le point d’être programmé. Il ne l’a jamais été. J’ai eu l’impression de m’être fait plaquer par l’industrie du cinéma mais, je l’avoue, je me suis aussi senti trahi personnellement. C’était peut-être l’une des maladies de l’industrie de la fiction, mais ma capacité à croire au cinéma déclinait depuis plusieurs décennies. Cela avait commencé par les films de genre – les comédies sentimentales, l’épopée de science-fiction, les films d’horreur et ceux d’action –, puis très vite je me mis à trouver des drames sérieux franchement ridicules. Je voyais toujours la perche suspendue juste hors champ et tenue par un type en doudoune sans manches. Je me précipitais sur les anachronismes et les erreurs de script comme un faucon sur sa proie. Et puis, comme tout le monde, je me suis mis à ne plus voir les personnages représentés mais les accessoires de plusieurs millions de dollars qui les interprétaient.

Avec une vision aussi négative des choses, je n’étais probablement pas la personne indiquée pour traquer les tueurs du cinéma. Je me suis même demandé si je l’avais jamais aimé. Puis j’ai repensé à mon enfance, à mon adolescence et à mes premières années d’adulte, à ce temps où le cinéma était une façon d’appréhender le monde, un manuel de style multidimensionnel, un moyen de se détendre et de rigoler et, surtout, un partage de références. Sans cette foule de références cinématographiques communes – presque autant que de références musicales –, on voit mal comment ma génération formerait un tout cohérent. Ce qui nous unit, c’est Steve McQueen lançant une balle de base-ball contre un mur de cellule, Lauren Bacall rapprochant les lèvres pour siffler, Anthony Hopkins aspirant des fèves invisibles… Le cinéma était notre être-au-monde, le miroir dans lequel nous pouvions vérifier non pas le bord de notre chapeau, mais le pourtour de notre tête.

Des mômes de 8 ans blasés

Bien entendu, le cinéma produit encore de bons films, et même d’excellents. Il serait absurde de le nier. Mais c’est sa prééminence culturelle qui a disparu à jamais. Lorsque je parle avec les aînés de mes enfants – ils ont aujourd’hui autour de la vingtaine – ou, plus exactement, que j’écoute les conversations qu’ils ont avec leurs copains, je n’ai pas le sentiment que le cinéma joue un rôle central dans leur vie, mais plutôt qu’ils sont dans un tel tourbillon d’images animées – télé, ordinateurs, consoles de jeu, vidéosurveillance, téléphones – que le grand écran n’est qu’une chose qui flotte au loin, une présence spectrale que seul peut réveiller le nouveau grand spectacle. En un sens, la nouvelle vague de films en 3D confère une circularité astucieuse au processus d’essor et de déclin du cinéma. Il avait commencé comme spectacle pur et simple, et la légende veut que les premiers spectateurs aient été terrifiés par l’image d’un train fonçant sur eux. Aujourd’hui, Hollywood tente d’inspirer à nouveau ce respect mêlé de crainte des origines avec la 3D, mais, malheureusement pour les studios, le public, même lorsqu’il est composé de jeunes enfants, est bien trop évolué pour se laisser prendre.

Mais cela ne l’empêche pas d’être passif et inexpérimenté : les mômes sont capables de trouver des failles, mais on a parfois l’impression qu’ils ne savent plus les combler car les techniques de capture de mouvements et les effets spéciaux exercent un tel pouvoir que, au lieu d’emmener notre imagination avec nous dans la salle, nous la laissons à la porte. En plus, ça ne marche même pas : les films engendrés par ces technologies sont des produits marketing, des tours de manège dans un parc d’attractions ou de futurs jeux vidéo ratés. J’ai entendu des mômes de 8 ans complètement blasés dire qu’ils préféreraient voir des choses en 2D.

 

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400 films par an

La production s’est délibérément dégradée, mais la diffusion aussi. L’année dernière, j’ai parlé avec David Lynch, un vrai auteur, des raisons qui l’avaient poussé à distribuer lui-même son dernier film, INLAND EMPIRE. “J’adore le film, Will, m’a-t-il répondu. Mais le circuit de salles est en train de mourir. Les ventes de DVD baissent, tout va sur Internet, et mon film s’est retrouvé pris là-dedans. En plus, il dure trois heures, Will, et personne ne l’a compris.” Puis il s’est mis à chanter les vertus de ce qu’il estime être “la projection parfaite, dans une salle silencieuse, avec un bon son, parce que c’est comme ça qu’on peut vraiment entrer dans l’univers du film”. Il regrettait la disparition des salles. “C’est dommage.” Oui, ce qui est dommage c’est la disparition d’une expérience collective, comme du temps où il n’y avait que trois chaînes de télévision hertziennes et que les gens regardaient tous les mêmes émissions et en parlaient ensuite. Jusqu’aux années 1980, on pouvait être sûr que tout le monde avait vu les mêmes films à peu près au même moment. Quoi qu’il en soit, si je voulais vraiment jouer les détectives, la meilleure chose à faire était de battre le pavé. J’ai donc décidé que, l’année suivante, j’irais à Hollywood à pied depuis l’aéroport en passant par Downtown, puis que je pousserais jusqu’à Culver City pour rencontrer Michael Lynton, le patron de Sony Pictures. Quel meilleur moyen de mettre la main sur le meurtrier du cinéma que de m’approcher de lui à pas de loup de cette façon manifestement peu cinématographique ? La marche est un mouvement trop lent pour le cinéma, en tout cas pour les plans d’une fraction de seconde en vigueur aujourd’hui à Hollywood. Marcher est une affaire de réflexion plutôt que d’action : Rousseau disait que l’allure de la pensée suit celle de la marche. Quelque chose me disait que, pour débusquer l’assassin du cinéma, j’allais devoir autant m’adonner à la contemplation que cuisiner les suspects habituels. C’est ce que j’ai fait. Je suis allé à Hollywood à pied. Plus exactement, j’ai marché de mon domicile, dans le centre de Londres, jusqu’à Heathrow, en passant par les studios Pinewood, près d’Uxbridge. Puis j’ai pris l’avion pour Los Angeles, où j’ai effectué une boucle de presque 200 kilomètres.

Partout où je suis allé et avec tous ceux que j’ai rencontrés, j’ai soulevé la question de la mort du cinéma. Parmi les gens avec qui j’ai parlé sérieusement, personne ou presque n’a cherché à la nier, de [l’acteur] Daniel Craig, sur le plateau du dernier James Bond, à Dean Kuipers, le responsable des pages Culture du Los Angeles Times. Lorsque je suis enfin arrivé à Culver City, Lynton a reconnu que le cinéma avait perdu sa capacité à surprendre, ainsi qu’une certaine signification sociale. Comme moi, il a grandi avec les films hollywoodiens anticonformistes des années 1970 et du début des années 1980, une période de créativité qui a débuté avec Chinatown et s’est achevée avec Apocalypse Now.

Mais ce qui préoccupait le plus ce nabab moderne, c’était l’avènement des enregistreurs vidéo numériques comme le TiVo. “Dans les années 1970, il y avait peut-être 60 ou 70 films qui sortaient chaque année, aujourd’hui il y en a 400, m’a-t-il expliqué. Si l’on veut attirer les gens dans les multiplexes, nous devons centrer nos spots à la télévision sur le week-end précédant la sortie du film. Et encore, maintenant ils ont la possibilité de zapper les pubs.” La seule personne à Hollywood qui ait tiqué à l’idée que le cinéma était moribond a été l’auteur de livres Bret Easton Ellis. Il trouvait qu’il y avait encore de l’innovation, comme l’avait montré la comédie ado En cloque, mode d’emploi (2007). Je n’ai pas su dire s’il était ironique, car si j’ai gardé du film le souvenir d’une farce assez plaisante, ce qui m’a le plus marqué c’est le compte-rendu incroyablement long et alambiqué qu’en a fait le critique Anthony Lane dans The New Yorker.

En fait, lorsque je considère le cinéma d’un point de vue critique, je le vois de plus en plus comme un tas de chutes de pellicule éventré sur le sol d’une salle de montage. Aux critiques qui avaient abordé sérieusement le nouveau cinéma – comme Dilys Powell dans The Sunday Times – ont succédé des gens qui pondent des analyses indigestes de navets décadents. Une poltronnerie que j’ai eu l’occasion de constater pendant la courte période où j’ai été critique de cinéma à l’Evening Standard. Après avoir remis mon compte rendu sur cette idiotie pompeuse et ennuyeuse au possible qu’est Matrix Reloaded, j’ai été réveillé à 6 heures du matin par le rédacteur en chef, qui m’a fait jurer – oui, jurer – que j’avais vu le film en entier parce que le studio affirmait que j’étais parti au milieu de la projection. En fait, j’étais allé aux toilettes et le publicitaire aux yeux de chouette ne m’avait pas vu revenir. J’aurais préféré ne pas le faire, comme j’aurais aimé partir avant la fin de la superproduction à effets spéciaux de l’été, Inception, un film qui, loin d’être intelligent, n’est que l’idée que se fait un imbécile d’un film intelligent. Ce n’est pas un hasard si, lorsque les cinéastes déforment la réalité comme un ruban de Möbius, ce sont les films dits pour enfants – de tout âge – qui montrent le plus de maturité. Dans les multiplexes, le vrai film pour “adulescents” est Toy Story 3, car il permet aux ados de 30 et 40 ans, mis en confiance par l’ironie présente en filigrane, de redécouvrir le spectacle de la lanterne magique.

Les poubelles de l’histoire visuelle

Différentes versions de ces réflexions et de ces pistes m’ont tracassé tout au long de ma semaine de déambulation dans Los Angeles en juin 2008. Je m’étais lancé dans une quête, avec l’intention de m’éloigner de tout ce qui pouvait avoir trait au cinéma, mais, en voyant se succéder des affiches pour des films – L’Incroyable Hulk, Wanted : choisis ton destin, Love Gourou – qui, à peine sortis, iraient en rejoindre d’innombrables autres dans les poubelles de l’histoire visuelle, je m’étais senti de plus en plus déprimé. Certes, j’avais pressenti que le cinéma était mort, mais sans vraiment y croire. J’avais espéré que, malgré son allure tranquille – un lent travelling de plusieurs heures –, mon périple resterait agréablement cinématographique. Je m’étais dit que le livre que j’écrirais sur le sujet serait une sorte de documentaire, mais, au fil des kilomètres, et pendant que les studios Universal partaient en fumée, j’ai compris que je ne pouvais en aucune façon prétendre à l’objectivité. Ce n’était pas le scénario d’un biopic gnangnan que je devais écrire, mais des Mémoires délibérément déformés. Il apparaissait, comme les auteurs de livres Nathanael West, F. Scott Fitzgerald, Budd Schulberg et Joan Didion l’avaient découvert avant moi, que la seule façon de satiriser cette mer des Sargasses de l’imagination qu’est Hollywood était d’en faire une œuvre de fiction.

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Sources : http://www.courrierinternational.com/article/2010/09/30/qui-a-tue-le-septieme-art

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